Nous sommes en manque d’Europe !

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Le directeur d’Anecoop France, Jean-Luc Anglès, déplore vigoureusement les replis nationalistes intervenus au cours des dernières semaines dans les approvisionnements alimentaires et invite à une vision européenne réhabilitée.

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Comment avez-vous adapté votre organisation lors de l’irruption de la pandémie ?

Nous avons complètement repensé notre organisation en découpant nos deux sites de Perpignan en trois entités distinctes et indépendantes, avec chacun ses approvisionnements, sa réception, son agréage, son stockage, son conditionnement, son expédition. Le personnel administratif travaille un jour sur deux afin de s’assurer des distances adaptées aux circonstances. Dans les stations, nous avons imposé masque et gel hydroalcoolique, peint des marquages au sol pour une distanciation adaptée. Nous avons fermé des lignes, suspendu les petites références pour nous redonner de l’espace, de l’agilité, et compenser la réduction d’effectifs, restée modérée. Nos confrères des autres filiales d’Anecoop en Europe ont pris des dispositions analogues. Ce qui a été beaucoup plus compliqué en Espagne ou, par exemple, on a dû diviser par trois le nombre de places effectivement occupées dans les bus qui acheminent le personnel sur les lieux de travail. La distanciation du personnel en stations a également posé de gros problèmes et les surcoûts sont considérables.

Comment vivez vous le repli nationaliste du marché français ?

Nous avons perdu une part substantielle de nos campagnes fraise, tomate, asperge. Nous avions du produit dans nos entrepôts, ainsi que chez nos clients, quand les diktats de proscription sont tombés et nous n’avons pas eu d’autre alternative que de le détruire. Cela a été extrêmement brutal. Nous ressentons une tension terrible dans les filières fraise et tomate, nos entreprises souffrent et les producteurs sont dans la misère. Car si les marchés se sont un peu rouverts, ils ne sont jamais revenus à la normale, la dynamique était enrayée : la grande distribution préfère ne pas avoir de produit que d’en proposer de l’espagnol.

Les agrumes font exception ?

Nous étions sur une année très déficitaire en oranges et le marché était déjà bien orienté. Du jour au lendemain, la demande a explosé et nous n’avons pas pu faire face à toutes les sollicitations, ce qui a conforté le côté spéculatif du produit pour lequel nos relations avec les clients se sont inversées. La demande reste toujours très forte en agrumes et nous aurons également des difficultés avec la campagne de citrons Verna qui devra composer avec une demi récolte. Qu’est-ce qui joue le plus pour les agrumes ? Le côté santé ? Ou plutôt l’importance prise par le drive, incapable de servir des produits en vrac, du coup très adapté aux produits préemballés, ce qui est majoritairement le cas pour les agrumes ? Nous avons aussi beaucoup manqué de brocolis préemballés, également plébiscités par le circuit drive.

Comment analysez-vous la problématique du repli national dans les achats ?

Nous sommes un pays qui a construit son agriculture avec la politique agricole commune et cela depuis le traité de Rome. Notre univers naturel et notre dimension, si elle ne peut pas être internationale, doivent être a minima européens. Je m’étonne que, face à la crise, nous nous renfermions dans nos frontières. Je déplore aussi le manque de réponse européenne. Les difficultés ne doivent pas induire des replis mais plutôt des décisions communes. Si nous ne savons réagir qu’à cette échelle nationale, il faut s’interroger sur l’avenir politique de la France et de l’Union européenne. Cette crise nous montre que nous manquons cruellement d’Europe. Je déplore également le jeu excessivement nationaliste mené par l’interprofession alors qu’elle est financée par les cotisations sur les produits de toutes origines. En tant que vice-président du SNIFL (Syndicat des importateurs de fruits et légumes), je préconise que nous écrivions à Bruxelles pour faire connaître à la Commission ces dysfonctionnements du marché et que nous intervenions à Interfel en faveur d’une orientation de ses budgets promotionnels plus tournée vers les produits que leurs origines.

Comment vont se passer les prochaines semaines ?

Le climat sec et lumineux est favorable à la consommation des produits de printemps. Nous démarrons la campagne pastèque avec de bonnes perspectives. En revanche, la situation n’est pas claire en fruits à noyau, alors que nous commençons ces jours-ci avec des montées en volumes pour la pêche/nectarine prévues pour la fin du mois. Je sais que certaines enseignes ont déjà résolu de ne pas commercialiser d’abricots espagnols, mais je ne suis pas certain que l’offre française pourra compenser. La situation est plus classique en légumes avec le passage de relais traditionnel en cette saison de l’origine Espagne à l’origine France.