Patriotisme alimentaire rime avec patriotisme social !

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Jacques Rouchaussé, président de Légumes de France, constate la remarquable adaptation de la production légumière française malgré des circuits commerciaux très perturbés et commence à réfléchir à un nouveau projet de production visant à conforter l’autonomie alimentaire de l’Hexagone.

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Comment avez-vous géré le début de la crise ?

Le bureau de Légumes de France s’est régulièrement réuni avec les représentants des AOP pour faire un point exhaustif des problématiques produit par produit. C’est ainsi que, face aux crises conjointes de la fraise et de l’asperge et avec le soutien de la FNSEA, nous avons fait pression sur les ministères de l’Agriculture et de l’Économie pour établir une vraie priorité à la production française. Lorsque le commerce nous a reproché notre incapacité à fournir les volumes demandés, nous avons tenu bon : quand on est en guerre, ce que nous a expliqué le président de la République, quand il n’y a plus de produit, on attend que la production arrive et réponde à cette demande. Nous avons donc refusé la réouverture des frontières pour remplir les rayons. Il faut apprendre la patience, envisager d’autres méthodes pour satisfaire le consommateur : dans nos drives fermiers par exemple, lorsque nous expliquons à nos clients que nous n’avons plus de produit, c’est parfaitement compris et accepté. Si ce coup de pouce sur l’origine France a bien aidé la production, dans le même temps les fournisseurs de la restauration et des marchés forains ont éprouvé la fragilité de circuits commerciaux trop exclusifs. Nous les avons encouragés à s’organiser différemment, à prendre des initiatives, notamment pour toucher directement les consommateurs via des drives fermiers ou toute autre manière alternative de faire du commerce.

Est-ce une évolution majeure pour le secteur ?

C’est indéniablement une occasion de se remettre en cause. Il y a eu un avant, il y a un pendant, il y aura un après, avec notamment la volonté de remonter la part d’autosuffisance légumière nationale, actuellement autour de 50 %, à 60- 65 % et, à plus long terme, à 80 %. Une réflexion est d’ores et déjà engagée à Légumes de France pour planifier un tel développement. Le cas de la fraise est exemplaire, sachant que nous ne produisons que 50 000 tonnes sur les 120 000 consommées annuellement dans notre pays. On nous renvoie la question des produits premier prix fournis par l’importation, en nous expliquant qu’une partie de la population ne peut s’offrir des fraises françaises en raison de leur prix élevé. A cela deux réponses : il est sans doute préférable, à budget égal, de consommer 250 grammes de produit de bonne qualité, plutôt que 500 g de qualité médiocre. Par ailleurs, si la production française progresse, les prix ne manqueront pas de baisser. Il va donc falloir envisager des protocoles d’investissement pour se doter de nouveaux outils de production, notamment des abris légers, et pour intensifier les pratiques pour produire plus. La France compte actuellement 243 000 ha de cultures légumières, soit 0,8 % de la SAU (surface agricole utilisée). Il me semble tout à fait possible de remonter au dessus de 1 % de la SAU, notamment en convertissant les surfaces en jachère au maraîchage.

Cette crise scelle donc un véritable tournant ?

Nous avons enregistré ces dernières années un certain nombre de perturbations qui ont suscité des évolutions chez nos producteurs, mais nous assistons ici à la combinaison d’un ensemble de chocs qui nous invite à une véritable prise de conscience. Cette crise sera longue et implique des mesures concrètes, car nous devons aussi désormais envisager l’éventualité d’une nouvelle crise de cette ampleur, à court ou moyen terme. Nous devons réfléchir à ce que nous allons faire demain avec l’accompagnement de la science. Nous entamons une réflexion pour le déploiement d’une autre agriculture capable de répondre à la demande du président de la République pour conforter notre autonomie. Nous devons repenser l’attractivité de nos métiers pour y attirer de nouveaux entrepreneurs, rétablir des outils de formation dédiés et adaptés. Tout cela ne va pas se faire du jour au lendemain, mais il faut se donner cinq ans maximum pour passer à une autre agriculture.

Il y a un débat autour du prix des produits ?

Depuis la mi-mars, il n’y a pas eu de promotion, nos produits n’ont pas été soldés, il y a aussi eu beaucoup moins de produits premier prix d’importation à l’offre. Mais on ne peut pas dire que nos produits ont été renchéris. Par ailleurs, nous pourrons envisager de relancer des productions comme les tomates rondes si les prix redeviennent rémunérateurs et si le prix consommateur est accessible via des marges adaptées.

C’est aussi une nouvelle relation au consommateur et à la société qui se joue ?

En effet, les consommateurs nous disent actuellement : « On vous avait oubliés, on allait vers la solution de facilité. » Chez nous, le client trouve la qualité, la fraîcheur, l’accueil, le dialogue, la sécurité : l’après-Covid sera marqué par ces expériences. Deux mois de confinement, cela marque et les conditions d’accès aux commerces vont durablement changer : il y aura de l’attente, il faudra de la patience, donc mieux préparer ses achats.

Comment envisagez-vous la question de la main d’œuvre ?

Le premier message à passer aux producteurs est de ne pas renoncer à planter faute de visibilité sur la disponibilité de la main d’œuvre : on en trouvera ! Les opérations « Des bras pour ton assiette », la collaboration avec Adecco et d’autres encore élargissent l’offre de main d’œuvre locale. Certes, une partie des chômeurs du confinement vont reprendre leur activité habituelle avec le déconfinement. Certes, les volontaires ne sont pas toujours les plus performants, c’est un peu plus compliqué, mais on y arrive. Nous demandons aussi aux pouvoirs publics de rouvrir, mais ce n’est pas l’espace Schengen gagné, et de toutes façons je ne peux pas demander le patriotisme alimentaire si je ne prône pas moi-même le patriotisme social ! Il faut s’attendre à une forte montée du chômage au cours des prochains mois et, ici, les productions légumières ont un vrai potentiel de recrutement. Le recours à la population locale évite le problème complexe du logement des populations immigrées, problème encore plus insoluble avec les mesures de distanciation liées au Covid-19.

En définitive, qu’attendez-vous des pouvoirs publics dans ce contexte ?

Nous attendons un véritable soutien pour les investissements et la modernisation de nos outils, sans commune mesure avec l’accompagnement actuel très restreint de FranceAgriMer. Nous avons pu démontrer à l’État que le retour sur ce type d’investissement dans le maraîchage s’effectuait sur dix-neuf mois, un record ! Nous allons donc lui proposer la mise en place de plans d’investissement et de reconstruction, qui ne seront en fait que des avances de trésorerie ! La relance de notre activité réduira mécaniquement le coût du chômage, car le maraîchage est fort créateur d’emplois. En effet, d’une part, il faut consolider les grandes régions de production et, d’autre part, rétablir des ceintures vertes autour des grandes conurbations. C’est donc bien l’ensemble des régions de France qui est concerné, donc nous aspirons à une nouvelle carte de la production légumière.