Regard d’expert CI : la Pologne (2/2)

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    Chaud-froid sur la production polonaise

    Les discussions sont très tendues dans les débats sur la loi d’organisation des marchés, entre pérennisation de l’industrie de transformation et préservation du revenu des producteurs.

    © DR

    Les aléas agroclimatiques récents – absence de précipitations en mars et avril, températures en dents de scie et faible pollinisation, gels de début mai à – 6/- 8 °C, fortes chutes physiologiques observées courant mai-début juin – impacteront sensiblement les récoltes fruitières polonaises 2019. A ce stade, les évaluations in situ indiquent des baisses de 40-45 % du potentiel de production de pommes (les variétés Idared et Golden Delicious sont plus touchées que Gala et Szampion), avec un pronostic de récolte 2019 de l’ordre de seulement 2,7 à 3 Mt, tenant compte aussi des arrachages programmés des vieux vergers. Ces incidents, additionnés aux effets de la surproduction et de la sécheresse 2018 sur la vigueur actuelle des vergers, ne manqueront pas de se répercuter sur la qualité des fruits de la prochaine campagne. Signalons au passage que le gel a touché également, début mai, à des degrés divers, les vergers de pommes ukrainiens et moldaves, et que des baisses de production ont été pronostiquées à – 100 000 t en Ukraine par rapport à la récolte 2018.

    En Pologne, on signalait le 3 juin que les baisses de rendement, dues aux gels nocturnes de début mai 2019, seront particulièrement élevées aussi en matière de cerises, très marquées en groseilles (maquereaux, rouges et cassis), moins en poires et prunes, mais préoccupantes en baies, avec un signalement de problèmes de moisissures grises sur framboises et mûres, par effet d’insuffisance de traitements antifongiques au cours de la saison précédente.  Compte tenu du poids de la production polonaise en Europe, il est évident que ces incidents modèleront les conjonctures au cours des semaines et mois à venir.

    Interrogations sur la fin de la présente campagne pommes

    Le niveau des stocks de pommes, globalement élevé en Europe (1,652 Mt en Europe, encore au 1er mai, dont 405 000t en Pologne, avec des sorties de 260 000t en avril, dans un contexte « prix » particulièrement déprimé) ne permet pas d’envisager une amélioration notable des valorisations, même si les pronostics pour la future récolte ont laissé accroire un moment qu’elles pouvaient se ressaisir à nouveau. Compte tenu des niveaux d’offres (par variétés), les débouchés sur les marchés, intérieur comme export, resteront limités pour des pommes de conservation dont les qualités de sortie de frigos seront déterminantes quant à leurs destinations (frais ou transformation) et donc sur leurs prix.

    A l’export, comme déjà indiqué dans notre rubrique précédente (et notre annexe de ce mois*), les décisions russes de réduire de façon drastique leurs importations en provenance des pays soupçonnés de transgresser l’embargo (Belarus, Serbie, Kazakhstan, Ukraine…) ferment une voie de « dégagement » possible. Quant aux pays de l’UE – et aux destinations tiers plus lointaines –, devenus au fil des ans des débouchés pour les offres polonaises à bas prix, ils seront particulièrement exigeants et regardants sur la qualité/fraîcheur des fruits durant la phase estivale, avec l’entrée en concurrence progressive des pommes d’été locales de la nouvelle campagne.

    L’industrie polonaise, très sollicitée au cours de la présente campagne, a déjà atteint des records de transformation, puisqu’elle captera au final près de 70 % de la production polonaise de fruits (pommes, et fruits rouges et baies en particulier). Le symposium de la Fédération des industriels des jus (KUPS), réuni du 22 au 24 mai dernier, a été l’occasion pour Julian Pawlak, son président, de faire le point sur la filière de transformation de pommes dans la difficile campagne 2018/19 (voir encadré).

    Le saisonnier n’est pas un travailleur déplacé intra-UE

    Les difficultés à combler les besoins en travailleurs dans l’agriculture restent récurrentes, mais le sujet de l’emploi des saisonniers étrangers en Pologne relève de la boule de cristal. Si les « voyants » de Bruxelles voulaient bien se donner la peine d’y jeter un cil, ils pourraient découvrir qu’on y joue une partie de dupes. Pour toute réponse aux interrogations légitimes des professionnels des filières F&L des autres membres de l’Union, l’administration polonaise indiquait que, en 2018, les autorités auraient délivré pas moins de 328 000 permis de travail à des étrangers (pour deux tiers à des Ukrainiens, puis à des Moldaves, Belarusses, Népalais…), sans indiquer les secteurs économiques d’emploi de ces immigrés, ni la nature des permis délivrés… mais en précisant que le nombre d’Ukrainiens travaillant « légalement » en Pologne augmentait.

    In fine, les raisons conduisant à l’énormité des écarts de coûts du travail/production entre les pays de l’UE et particulièrement entre les fondateurs historiques et les derniers entrants (3-5 USD/heure en Pologne, 11-12 USD en France), sont régulièrement repoussées sous le tapis.

    Le ministre de l’Agriculture polonais, Jan Krzysztof Ardanowski, indiquait pourtant le 29 mai dernier à ses agriculteurs qu’il « restaurait la normalité, et qu’ils – les agriculteurs – seront en mesure de fonctionner de la même manière que leurs collègues des autres pays de l’UE ». Sous-entendu en droits et en devoirs ? Et la normalité ne devait alors pas être respectée jusqu’ici.

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    Le rôle salvateur des IAA

    En Pologne, l’industrie de transformation de F&L est, avec l’export, le « premier régulateur » de la conjoncture du marché du frais. Elle a été (et est encore) l’objet d’investissements importants, soutenus en grande partie, et avec succès, par les fonds structurels de l’UE. L’inorganisation patente des filières de production de F&L a pu faire, jusqu’à récemment encore, le jeu d’un approvisionnement à bon compte en matières premières des unités de transformation. Les apports/livraisons sont passés « d’anarchiques » encore au début des années 2000, en passant par le gré à gré, à la contractualisation formelle (qui sera encadrée par la nouvelle législation en préparation sur l’organisation des marchés, devant inclure un dispositif contre l’utilisation abusive d’avantages contractuels). Döhler Polska s’est d’ores et déjà engagé à modifier ses pratiques d’achats en faveur des fournisseurs de ses usines, applicables dès juillet 2019, également à ses filiales Polkon et Alpex : fixation d’un prix minima, raccourcissement des délais de paiement à 30 jours, versement d’intérêts de retard, conditions et calendriers de livraison, de paiements anticipés des créances, de rupture de contrats…

    L’industrie des jus (KUPS, Krajowa Unia Produzentow Sokow), avec sa quarantaine d’industriels membres, est en matière de pommes, notamment, la grande broyeuse vers laquelle se tourne la production, et pas seulement en cas de crise. A ce stade, elle a déjà produit (en 2018-2019) 425 000 t de jus concentrés de fruits, dont 370 000 t de concentrés de pommes, auxquels s’ajoutent 1,9 Mt de jus, nectars et autres boissons aux fruits. En concentrés de pommes, elle est de plus en plus concurrencée en Europe par la Moldavie, et surtout l’Ukraine (150 000 t en 2018, soit 50 000 t de plus qu’en 2017) qui s’est dotée d’usines nouvelles au cours des trois dernières années.

    Actuellement, le marché mondial du concentré de pommes est toujours marqué par le faible niveau de la fabrication 2018 de la Chine (- 25 % de récolte de pommes en raison des gels en avril), par une offre européenne très élevée, notamment polonaise et ukrainienne, une demande US-américaine soutenue (avec des droits de douanes de 25 % sur les concentrés chinois introduits en mai 2019 par Donald Trump), mais surtout par la volatilité des taux de change, les incertitudes liées à la guerre commerciale, et les inquiétudes relatives à la stagnation de consommation de jus et nectars sur les marchés occidentaux, européens en particulier.

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    en bref

    • Le groupe TB Fruit (siège à Lvov, en Ukraine), détenant déjà 2 usines de transformation de fruits en Pologne (à Dwikozy et Annopol), vient d’annoncer qu’il investissait 45 M€ dans la construction d’un nouveau site polonais (avec 2 unités de fabrication) dans la région de Grojec, avec une capacité de transformation de 300 000 t de pommes (principalement concentrés et pectines), 10 000 t de fraises, 6 000 t de cerises, 12 000 t de framboises et 7 000 t de cassis. L’inauguration est prévue en juillet 2020.

    • Carrefour Polska est à la manœuvre pour transposer son « Akt for Food » en Pologne. Christophe Rabatel, son nouveau PDG depuis moins d’un an, concrétise la transition alimentaire pour tous en impliquant le groupe dans l’amont producteur polonais (en partenariat avec le ministère de l’Agriculture et les organisations bio). Le groupe appuie sur le terrain la conversion vers le bio de 50 fermes polonaises et accorde à l’Institut d’écologie et à la Fondation AgriNatura, une subvention de 184 000 € d’aides à la production de 25 producteurs bio.

    • Après l’aronia (dont la Pologne a produit 60 000 t en 2018 sur 1 800 ha), la baie de mai (ou baie de Kamchatka ou camérisier) commence à intéresser fortement les producteurs de petits fruits et baies polonais, depuis l’inscription définitive de cette espèce dans la Novel-Food List de l’UE. A suivre.

    © végétable

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