Bio : la difficile équation du changement d’échelle

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    À l’occasion d’une actualité forte en cette rentrée de septembre sur la biodiversité et de l’agriculture biologique*, l’Inrae a tenu une conférence de presse le 7 septembre sur le thème de la bio.

    « L’Inrae est devenu le premier acteur mondial de la recherche sur la bio en nombre de publications scientifiques », s’est félicité Philippe Mauguin, président de l’Inrae, en guise d’introduction de cette conférence. Entouré de sept chercheurs et ingénieurs de profils variés, « des experts engagés dans la conversion bio et qui travaillent en conditions réelles »**, il a également rappelé que « l’enjeu pour les scientifiques de l’Inrae est de comprendre comment on peut réduire les impacts et favoriser tous les leviers vers des pratiques agroécologiques, comment on peut développer l’agriculture bio vers un changement d’échelle », en soulignant quelques données de l’Agence Bio pour les seules production et consommation françaises (cf. données parues dans une actualité publiée sur notre site le 19 juillet dernier).

    © DR

    Un métaprogramme de recherche, nommé Metabio, est en cours. Il associe toutes les disciplines et tous les départements de l’institut. Entre autres hypothèses de travail, son objectif est d’explorer l’hypothèse où l’offre nationale de produits bio deviendrait majoritaire. Un tel postulat pose de nouvelles questions de recherche. Parmi les premières synthèses des études en cours, on relève qu’une agriculture mondiale qui serait convertie à moyen terme à 50 %, voire davantage, nécessiterait « un changement radical » sur toute la chaîne alimentaire. « La vraie question est plutôt de savoir comment on va vers une transition agroécologique forte, dans laquelle la bio a toute sa place », a repositionné Philippe Mauguin.

    L’Inrae rappelle une évidence qui revient en force : la santé humaine est en étroite interaction avec celle des écosystèmes des sols, des plantes, des animaux. Face à la complexité des interconnexions, c’est le système dans son ensemble qui est à prendre en compte. Un des enjeux concerne le défi des alternatives aux intrants de synthèse, l’un des principes de l’AB. À système complexe, paradoxes multiples ! Telle est la synthèse qui se dégage à la lecture de quelques résultats révélés par des travaux finalisés ou en cours : omniprésence et rémanence de certains produits phytosanitaires de synthèse par contaminations croisées dans les sols et les vers de terre, perturbation de la croissance de certaines plantes et de la faune des sols par l’utilisation répétée de cuivre pour contrôler les maladies fongiques ou bactériennes des cultures, notamment arboricoles… Sur ce dernier point, à très court terme, la réduction des doses de cuivre employées serait le principal levier pour lutter contre ces effets indésirables. « Nombre d’études montrent que les doses appliquées pourraient en effet être réduites de moitié sans perte d’efficacité », pointent les chercheurs. Ces paradoxes concernent également les filières animales. Citons le paradoxe où certains bienfaits de la conduite des élevages en bio (plus de nourriture à l’herbe et riche en légumineuses, pas d’antibiotiques…) sont contrecarrés par d’autres aspects (flaveur plus forte des viandes qui peut déplaire en lien avec cette richesse de l’alimentation, plus de contaminants environnementaux comme la dioxine du fait d’une durée d’élevage plus longue des animaux en extérieur).

    A l’unité de Gotheron dans la Drôme, les secrets d’une « bonne » pomme ou d’une « bonne » pêche, sur le plan des qualités nutritionnelle et organoleptique, sont connus. Ils sont davantage liés à la variété et aux conditions climatiques de l’année, qu’à l’effet direct des pratiques culturales (AB sans intrants de synthèse, avec usage modéré d’intrants, conventionnel « classique »). En tomate et melon, le projet Dimabel, qui a évalué les qualités commerciales, gustatives et nutritionnelles de ces deux produits issus des systèmes maraîchers sous abris, non chauffés et en sol, en bio et en protection intégrée, conclut au « besoin de mise en œuvre d’une diversité de stratégies, qui ne peuvent se résumer à une segmentation entre systèmes AB et conventionnels, ou entre circuits courts et longs ».

    Ces résultats, couplés aux difficultés indues par les changements réglementaires ou la raréfaction de certains fertilisants naturels, impliquent « qu’il pourrait devenir de plus en plus difficile de produire en bio. L’évolution négative de certains minéraux, comme le phosphore, pourrait provoquer une baisse de fertilité des sols à long terme », selon Claire Jouany, chercheuse en sciences du sol. Pour Lionel Alletto, chercheur en agroécologie, ces enjeux vont s’ajouter à d’autres plus larges : conserver et accroître la biodiversité, stocker du carbone dans les sols, faire face au changement climatique. Une complexité des écosystèmes d’aujourd’hui qui appelle à cette « méta-analyse ».

    * Congrès mondial de la nature de l’UICN à Marseille du 3 au 11 septembre et Congrès mondial de la Bio du 6 au 10 septembre à Rennes.

    ** Sur les 17 sites de l’Inrae qui travaillent en bio, 3 sont directement ciblés sur les cultures maraîchères et arboricoles (Alénya avec 2 800 m2 de maraîchage pleine terre sous abris froids, Champigné-Querré en pomiculture sur 2 ha, Gotheron en arboriculture multifruit sur 4,4 ha depuis 1997). Précisons que le site de Mauguio expérimente vergers d’oliviers et grandes cultures en agroforesterie sur 3 ha.


    Un projet européen dédié aux compotes de pommes

    Dans des recherches récentes, les scientifiques de l’Inrae se sont intéressés aux compotes de pommes dans le cadre du projet européen Core organic ProOrg qui vise à établir un code de bonnes pratiques pour la transformation des produits bio. Objectif : établir les facteurs qui peuvent, au cours du processus de transformation, avoir un impact sur les propriétés du produit transformé (texture, qualités aromatiques et nutritionnelles) dans le but de bannir tout ajout d’ingrédients ou additifs qui ne respecterait pas la logique de la production de fruits bio et le travail des agriculteurs en amont.