“Sur la voie d’une russification des marchés agricoles”

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    Lors du congrès des producteurs de pommes de terre début juin, l’économiste Thierry Pouch a alerté sur les famines à venir à l’échelle mondiale.

    Comment nourrir le monde par temps de crise ? Tel a été le thème de l’intervention de Thierry Pouch, responsable du service économie et prospective de l’Apca (Assemblée permanente des chambres d’agriculture) et chercheur associé à l’Université de Reims, lors du congrès l’UNPT (Union nationale des producteurs de pommes de terre), le 8 juin dernier à Troyes (10). Son constat : la population mondiale était d’un milliard en 1800, elle sera de 11,2 milliards en 2100. Des conflits pour conquérir ou préserver des parts de marchés sont déjà en cours. La mondialisation a élevé le niveau d’interdépendance des Nations. L’insécurité alimentaire concerne désormais 30,4 % de la population mondiale. Les aléas climatiques jouent pour beaucoup dans cette insécurité, tout comme les conflits, en particulier au Moyen-Orient.

    Ce bilan déjà éloquent s’est affirmé encore avec la pandémie et la guerre ukrainienne. La flambée actuelle des prix s’est amorcée dès la fin 2020, la guerre l’a aggravée, faisant craindre à l’ONU des famines à l’échelle mondiale. « La Russie exportait, en 2021, 46 % de son blé, l’Ukraine 73 %. Si elle annexait la partie est de l’Ukraine, elle récupèrerait 8 % du blé ukrainien. Si elle allait plus loin, ce serait 40 %… Aujourd’hui, elle représente 18 à 20 % des exportations mondiales de blé : elle passerait à la tête de 30 % environ, ce qui lui procurerait une arme alimentaire redoutable. Ne serions-nous pas sur la voie d’une russification des marchés agricoles ? » interroge-t-il. L’Égypte, premier importateur de blé, subventionne déjà le prix du pain. La Tunisie en rationne le nombre par ménage. « L’insécurité alimentaire, pour beaucoup, est devant nous. » Quelles perspectives alors ? « L’agriculture étant devenue un enjeu de géostratégie de première importance, faudra-il, pour retrouver une certaine souveraineté, produire plus après l’avoir tant décriée ? Pas sûr que les 27 réussissent à s’accorder sur ce sujet… Nous devrons aussi gérer notre dépendance européenne aux engrais, car 30 % proviennent actuellement de Russie. »

    © DR

    Thierry Pouch propose de réexaminer le Green deal, « car réduire les intrants dans le contexte actuel interpelle », et d’intégrer dans la question agricole la géopolitique. Une première alerte avait déjà eu lieu sur le Green deal. Les études d’impacts menées convergeaient toutes à l’horizon 2030 ou 2050 vers un décrochage de la production agricole européenne, une augmentation des importations, une baisse des exportations ainsi que du revenu des agriculteurs. La seconde alerte est bien sûr la guerre russo-ukrainienne. « Sans doute faut-il affirmer par le biais de l’agriculture, pour l’Europe, une notion qui lui est devenue assez étrangère : la puissance ! » Thierry Pouch propose aussi d’inventer une organisation mondiale de l’agriculture qui sortirait du giron de l’OMC. Il en est convaincu, pour tous – entreprises, agriculteurs, pouvoirs publics, économistes, ONG… – « nous ne pourrons plus réfléchir au sort de l’agriculture sans avoir en tête sa dimension géopolitique ». Pour lui, le devenir de l’agriculture française entre dans une aire d’incertitudes radicales avec de nombreux défis à relever. « Mais je persiste à penser que nous avons des atouts et que nous devons persévérer pour affirmer notre puissance agricole et alimentaire. »