De l’homme prédateur à l’homme proie !

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Microbiologiste, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, Marc-André Selosse interroge notre relation à la santé, à la nature, à la science, à la lumière de la crise que nous traversons. Renversant !

© végétable

Quelle analyse faites-vous de la crise actuelle ?

Il est toujours facile, quand la crise est là, de lancer : « Je vous l’avais bien dit ! » Pourtant, les biologistes de l’évolution savent bien que l’humanité représente une ressource potentielle énorme et idéale pour un virus ou tout autre microorganisme capable d’évoluer très vite et de changer aisément d’hôte. Suite à la crise induite par le virus H5N1, une succession de rapports scientifiques (dont ceux du secrétariat général à la Défense et à la Sécurité Nationale en 2009) avait annoncé la probabilité d’une crise comme celle que nous connaissons. Ils proposaient des actions d’anticipation qui semblent après coup de bon sens, comme l’interruption immédiate des vols internationaux ou la constitution des stocks de ressources stratégiques ! Mais ceux dont la fonction est d’anticiper ont du mal à communiquer et à se faire entendre des décideurs. Après le virus H5N1, ces rapports sont donc restés dans les placards, puis ont cessé d’être mis à jour.

Comment penser la santé humaine, nos systèmes de santé ?

La notion de santé n’est pas une chose interne à notre organisme, que l’on régule en ingérant ponctuellement des médicaments, elle dépend aussi de notre environnement. C’est ainsi que la prolifération actuelle de la maladie de Lyme résulte de la régression des grands mammifères dans nos forêts. Du coup, les tiques effectuent leur cycle plutôt sur des rongeurs, où elles contractent la bactérie qui induit cette maladie et la transmettent à l’homme. Les liens homme/environnement structurent donc notre santé. D’où le concept One Health envisagé dans les années 2000, qui connecte la santé de l’homme à la santé animale et à celle des écosystèmes. Le Covid-19 (comme avant lui le Sida ou le SRAS) interroge d’ailleurs notre relation aux animaux sauvages et à leurs écosystèmes, sachant que la fréquence des rencontres et des exploitations « maladroites » augmente considérablement les risques. Mais dans le concept One Health, si médecins et vétérinaires dialoguent déjà, on entend encore trop peu les sciences de l’environnement et de l’évolution.

Cela interroge la relation de l’homme à la nature ?

Carrément, il faut remettre l’homme à sa place dans le monde ! Parce que, dans cette vision de biologiste évolutionniste, il n’est qu’une espèce parmi d’autres, soumise aux mêmes lois : par exemple de capacité biotique, c’est-à-dire la quantité d’organismes d’une espèce donnée qu’un milieu peut porter. Nos crises successives proviennent du fait que l’on veut mettre sur la terre plus d’hommes qu’elle ne peut en porter avec leur mode de consommation actuel. Nous dépassons la capacité biotique de la terre. J’invite maintenant à un renversement de vision : nous représentons nous-mêmes une capacité biotique pour les virus. Notre démographie nous a rendus capables de nourrir beaucoup de prédateurs d’humains, d’autant que nous constituons une proie idéale, car nous sommes denses et nous circulons beaucoup ! C’est comme une main tendue à l’évolution des pathogènes, que le Covid-19 a saisi. Et par chance il est gentil : il n’est létal que pour 1 à 2 % de ses proies. Ce n’est ni le Sida ni Ébola !

Le Big One est peut-être à venir… mais il est prévisible, anticipable, si on intègre bien l’homme dans la nature et son évolution.

Nous avons négligé la question de l’évolution de l’homme et de son environnement ?

Oui, la médecine darwinienne (utilisant l’évolution) devrait être obligatoire tant au cours de la formation en médecine, autant que lévolution en sciences politiques ! Un biologiste de l’évolution ne prescrirait jamais un médicament seul, car il sait que c’est le meilleur moyen de sélectionner des résistances (les bactéries antibiorésistantes en sont la preuve) : il faut toujours en utiliser plusieurs à la fois ou en changer souvent. Le meilleur exemple, en l’occurrence, est la trithérapie contre le virus du Sida, un piège évolutif qui bloque toute issue évolutive au virus. Dans la même logique, il faudrait concevoir une agriculture évolutive qui lutte contre les pathogènes avec des mélanges de génétiques végétales, animales et sur des paysages complexes que l’évolution des pathogènes ne peut affronter : ce que l’on appelle de la biodiversité, mais comme outil pour dresser des pièges évolutifs, pas seulement comme problème pour les aménageurs. Il y a là des perspectives considérables à fouiller.

Comment faire valoir cet enjeu de l’évolution ?

Il faut placer cette notion dans le biberon du citoyen, à l’école, pour que le consommateur ait une compréhension en profondeur de ces enjeux. Or la dernière réforme lycéenne a hélas réduit la place accordée aux sciences de la vie et de la terre, qui est inexistante en primaire. Il faut savoir aller au-delà de ritournelles comme « les antibiotiques, c’est pas automatique » pour comprendre et se convaincre que cela préserver un potentiel d’efficacité demain. La présence de la biologie évolutive est indigente à tous les niveaux de formation du médecin, du politique, il y a là de profondes révisions à espérer !

Je suggère également que le monde agricole apporte sa part pédagogique en accueillant des visiteurs, scolaires, citadins, et en les sensibilisant très concrètement à la question du lien de l’homme au monde, à travers l’alimentation. Les programmes actuels de seconde (dont je suis un des rédacteurs) envoient les enfants vers les fermes pour permettre de recréer un lien perdu avec la ruralité, qui peut être une clef de notre lien au monde.

Quelles leçons tirer de cette pandémie ? Quel retour après ? « business as usual » ?

J’espère qu’on retiendra de cette épidémie la conclusion que nous avons des ressources intellectuelles disponibles pour lutter et anticiper, mais qu’il nous faut apprendre à les utiliser mieux. J’ai envie de citer ici Edgar Morin, qui observe que « la vertu de la crise planétaire, c’est que, en même temps que des forces régressives ou désintégratrices, elle éveille pour l’humanité des forces génératrices, créatrices »Il est donc important de s’interroger dès à présent sur l’après et de se demander si l’on va tout refaire comme avant : faut-il trier, comment, pour quel monde demain ? Cela commence dans nos emplois du temps : attention à la tentation de tout rattraper et au burnout postcrise. Voyons tout dans le temps, trions, soyons évolutifs… comme le monde vivant.