Cadmium : les charges s’accumulent

    1

    Derrière les récentes alertes sanitaires sur le cadmium en France, les filières fruits et légumes et pomme de terre s’interrogent sur les conséquences agronomiques et réglementaires du dossier, qui rouvre un débat plus large sur les pratiques de fertilisation et la dépendance aux intrants importés.

    © Anses

    Longtemps cantonné aux débats scientifiques, le cadmium s’est récemment imposé dans le débat public, suite à une alerte de l’Anses publiée fin mars. Celle-ci pointe la surexposition des Français à ce métal lourd, classé cancérogène certain, essentiellement via l’alimentation (98 % de l’imprégnation). L’agence sanitaire souligne également sur une imprégnation particulièrement élevée chez les enfants, plus sensibles à une exposition chronique via l’alimentation.

    Fait notable, la France apparaît plus exposée que ses voisins européens. Cela tient à l’origine des phosphates utilisés depuis plusieurs décennies, notamment dans les grandes cultures et certaines productions intensives. Les roches phosphatées importées du Maroc et du Sahara occidental présentent des teneurs naturellement plus élevées en cadmium.

    Or ce dernier ne disparaît pas : il persiste durablement et peut être absorbé par les cultures. Tous les bassins ne sont pas exposés de la même manière. La géologie naturelle des sols, leur acidité, le taux de matière organique ou encore les historiques de fertilisation jouent un rôle majeur dans la biodisponibilité du métal. « Un sol acide, par exemple, augmente souvent la biodisponibilité du cadmium et donc son transfert vers la plante », explique l’Inrae.

    Par ailleurs, il existe un facteur alimentaire : les Français consomment beaucoup de pain, produits céréaliers et pommes de terre, qui sont justement parmi les principaux vecteurs d’exposition alimentaire au cadmium. Certains légumes-racines, comme les carottes, radis ou navets, ainsi que plusieurs légumes-feuilles, peuvent également accumuler davantage de cadmium selon les caractéristiques du sol.

    « Les espèces les plus vulnérables sont les légumes-racines, en contact direct avec la terre, mais également les légumes-feuilles car les feuilles semblent accumuler davantage de cadmium que beaucoup d’autres organes comestibles. Les algues et champignons peuvent fortement concentrer le cadmium », observe Elena Latouche, directrice d’études au laboratoire Girpa.

    Agir sur les matières fertilisantes

    Pour réduire cette contamination, l’Anses appelle à appliquer dès que possible des valeurs limites en cadmium pour les matières fertilisantes permettant de maîtriser la pollution des sols agricoles, la contamination des denrées et, à terme, de diminuer l’exposition alimentaire de la population. L’agence rappelle les valeurs qu’elle a recommandées en 2019 pour les matières fertilisantes épandues sur les sols agricoles : ne pas dépasser un flux d’apport de 2 g de cadmium par hectare et par an. Pour respecter ce seuil, une teneur maximale de 20 mg de cadmium par kilogramme de P₂O₅ (pentoxyde de phosphore) dans les produits de type engrais minéraux phosphatés est recommandée.

    « Les progrès analytiques, notamment avec l’ICP-MS*, permettent aujourd’hui d’abaisser les seuils de détection du ppb au ppt. Mais les teneurs habituellement mesurées dans les aliments restent de l’ordre de quelques ppb à ppm**, donc déjà détectables auparavant », précise Elena Latouche, qui s’interroge sur la toxicité à ces très faibles niveaux.

    Pour les filières, l’enjeu est double. D’un côté, éviter un durcissement réglementaire brutal sur les teneurs dans les produits. De l’autre, préserver le potentiel agronomique des sols dans un contexte où les phosphates restent essentiels au rendement. Des pistes de réduction existent. l’Inrae mène des travaux sur la sélection de variétés moins accumulatrices, l’ajustement du pH des sols ou encore la limitation des engrais phosphatés les plus chargés en cadmium. Le développement du recyclage des nutriments apparaît également comme un axe stratégique à long terme, avec la valorisation des effluents organiques ou des biodéchets.

    Pour autant, les experts rappellent que les effets resteront lents. Même avec une réduction rapide des apports, les stocks déjà présents dans les sols continueront d’influencer les cultures durablement. « Au regard des éléments ci-dessous, la décomposition du cadmium se situe, sans intervention humaine, autour de la centaine d’années. »

    * Analyse par spectrométrie de masse couplée à un plasma inductif.
    ** voir explications ici.