Naviguer dans un futur sous tension

    67

    La journée nationale commerce organisée par le CTIFL sur le marché de Lyon Corbas a souligné l’effet combiné de la mondialisation, des tensions logistiques et des nouveaux comportements d’achat, incitant la filière à ajuster ses stratégies.

    Marché de gros de Lyon-Corbas
    Visite du marché de gros de Lyon-Corbas. © végétable

    Une centaine de participants ont répondu présent, le 25 novembre, à l’invitation du CTIFL pour sa journée annuelle dédiée au commerce de gros et à la distribution, qui permet de « réaffirmer son rôle auprès des opérateurs de l’aval », comme l’a rappelé Jean-Hugues Belland, son président. Cette année, les grossistes du marché de Lyon-Corbas, leur président Christian Berthe en tête, étaient fiers d’accueillir cette manifestation et de proposer différents programmes de visites en début de matinée (déambulation dans les cases des grossistes, visite de l’atelier de fraîche découpe Qualicoupe et de la mûrisserie Soly Import, ou visite de la plateforme Intermarché de Saint-Quentin-Fallavier).

    Les professionnels présents ont ensuite attentivement écouté l’analyse de Sébastien Abis, directeur du Club Demeter, sur les enjeux géostratégiques de l’alimentation de ce XXIe siècle qu’il décrit comme « vertigineux ». Il a notamment évoqué le glissement de la position de l’agriculture européenne, face à un marché dans lequel la loi du plus fort domine et qui n’a jamais été aussi mondialisé, avec un accroissement de la circulation des marchandises par voie maritime.

    « La chaîne du froid et la logistique sont sous-investis au niveau mondial, sauf peut-être en Chine. Aujourd’hui, le container reefer devient un actif stratégique », a-t-il exposé. Quant à la nécessaire décarbonation, concomitante au recul de la place du pétrole dans l’économie, elle impliquera que l’agriculture nous nourrisse, mais soit aussi capable de nous fournir de l’énergie, des matériaux de construction, des fibres textiles. « Pour cela, il nous faudra des systèmes agricoles qui soient diversifiés et intensifs en connaissance et en partage d’expérience. »

    Philippe Goetzmann, qui dirige une société de conseil et stratégie, a ensuite complété en partageant sa vision du commerce pour le secteur des fruits et légumes, qui affronte des défis complexes, à commencer par la démographie. « Face aux prévisions de dénatalité, à l’horizon 2050, le commerce ne sera plus soutenu par la demande intérieure. »

    Une approche marketing territoriale nécessaire

    Des ménages de plus petites tailles, globalement moins mobiles (part plus importante de seniors plus sédentaires au quotidien, télétravail, régulation de la circulation automobile dans les agglomérations), qui se tournent d’ores et déjà plus vers le commerce de proximité mais aussi vers les canaux de distribution spécialisés, au détriment des hypermarchés… quand ce n’est pas vers les applis de leurs smartphones pour les jeunes générations. L’essor des fastfoods et des plateformes de livraison de repas contribuent également à complexifier la supply chain.

    « C’est moins de volumes mais plus de canaux. » Philippe Goetzmann a également souligné des inégalités géographiques de plus en plus fortes en France, qui nécessitent désormais une approche marketing territoriale. « Mais je suis certain que la filière en a sous le pied », a-t-il rassuré, en évoquant des pistes de création de valeur basées sur la data et l’IA, mais aussi sur la qualité d’exécution du métier. « Le marché n’est pas mort, il se transforme, avec certes quelques paradoxes… Pour autant, sous réserve d’activer une dynamique de mobilisation collective, la filière fruits et légumes a un boulevard devant elle », a confirmé Sébastien Abis.

    Parmi ces paradoxes, le chercheur a pointé le décalage entre le message « 5 fruits et légumes par jour » martelé par le PNNS depuis des années et les moyens de production mis en œuvre en France. « Il faut “dérisquer” le sourcing et la performance logistique, qui se doit d’être multimodale, et ne pas oublier nos outre-mer », a-t-il enfin suggéré.

    Jean-Hugues Belland,
    Jean-Hugues Belland, président du CTIFL. © végétable
    © végétable