Face au défi de la décarbonation

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    Lors de son congrès annuel, Légumes de France a invité Jean-Marc Jancovici, président du Shift Project, à partager son analyse des enjeux énergétiques et leurs répercussions sur l’agriculture.

    « Un camion sur trois en France transporte de l’alimentaire », a rappelé Jean-Marc Jancovici. © végétable

    « Le changement climatique inquiète les producteurs. Nous sommes tous conscients de la nécessité d’aller vers un maraîchage bas carbone, résilient et prospère », a introduit Cyril Pogu, coprésident de Légumes de France. Le Shift Project, fondé et présidé par Jean-Marc Jancovici, contribue au débat sur l’impact du dérèglement climatique sur les questions énergétiques et propose des pistes pour réduire la dépendance aux combustibles fossiles. Le think tank a récemment publié un rapport consacré à l’agriculture – sans aborder spécifiquement le maraîchage – et lancé une vaste consultation auprès de 8 000 agriculteurs, dont certains étaient présents, ce 5 décembre à Arras, lors du congrès de Légumes de France.

    En ouverture de son intervention, Jean-Marc Jancovici a rappelé le rôle déterminant des énergies fossiles dans la mécanisation agricole et le transport des marchandises. « Aujourd’hui, l’agriculture est devenue très dépendante de la mécanisation et de la mondialisation, que ce soit pour les approvisionnements en plastique, en engrais ou en pétrole. » Il a également souligné que, en Europe, 60 % de la production électrique reste carbonée, avec 35 % issue du charbon et 25 % du gaz. « Même en France, où une grande partie de l’électricité est nucléaire donc “décarbonée”, il ne faut pas oublier que les engrais sont fabriqués à partir de gaz, et que l’acier des tracteurs ou des armatures de serres provient du charbon. »

    La question de l’approvisionnement énergétique

    Deux questions majeures se posent : cette énergie restera-t-elle disponible indéfiniment ? Et comment ces énergies fossiles alimentent-elles le réchauffement climatique ? Tous les secteurs sont concernés : l’agriculture (20 % des émissions), le transport (16 %) ou encore le froid industriel, qui utilise des fluides halogénés. « Aujourd’hui, on peut réagir et s’adapter aux premières perturbations – hausse des températures, modification des régimes de pluie, concurrence entre espèces – grâce à l’énergie encore disponible. Mais cette abondance durera moins longtemps que les effets du changement climatique. » Il a également rappelé la dépendance du tissu économique au transport routier : un camion sur trois en France transporte de l’alimentaire. « Grâce à l’énergie abondante, nous avons spécialisé des bassins de production puis acheminé les marchandises vers les zones de consommation. Si nous décidons – ou sommes contraints – d’utiliser moins de pétrole, il faudra repenser tout le système. »

    Selon lui, la question de l’approvisionnement énergétique reste largement absente du débat public. « La baisse de l’offre ne se traduira pas forcément par une hausse des prix. En revanche, un recul de l’énergie disponible entraînera globalement une baisse des revenus. » Face à lui, trois représentants de filières (endives, plein champ et serres) ont illustré ces enjeux par des exemples concrets. « Nous sommes prêts à nous engager dans la transition, à condition de ne pas compromettre la viabilité de nos exploitations. Cela passe par une rémunération des services environnementaux, la sécurisation de nos débouchés et une meilleure répartition de la valeur », a souligné Philippe Bréhon, président de l’Apef.

    Du côté des serristes, une nouvelle génération de chaudières électriques vient compléter les installations de cogénération. « Pour un investissement de 450 000 € par MW de puissance, elles devraient permettre de profiter ponctuellement des prix négatifs de l’électricité et, in fine, de réduire de 20 à 30 % la consommation de gaz pour le chauffage des cultures sous serre », a expliqué Louis Vinet, responsable de la commission énergie de Légumes de France. « C’est un arbitrage économique : on peut choisir de produire moins à partir d’énergies fossiles ou bien de substituer la source d’énergie », a conclu Jean-Marc Jancovici.