“Une agriculture européenne sans pesticides chimiques en 2050” ?

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    Les travaux d’une étude de grande ampleur, coordonnée par l’Inrae, viennent apporter une lecture des chemins possibles d’une transition agricole et alimentaire d’ici à 2050.

    Une agriculture sans pesticides chimiques* est-elle possible à moyen terme tout en assurant la protection des cultures ? La réponse est globalement « oui », à l’aune des résultats de la prospective « Agriculture européenne sans pesticides chimiques à l’horizon 2050 », orchestrée par l’Inrae.  Ils ont été présentés le 21 mars dernier à Paris, au cours d’une journée de colloque réunissant près de 1 400 participants (de 64 nationalités) en présentiel et à distance, après plus de deux années de recherche, mobilisant 144 experts. Plusieurs acteurs français et européens des mondes agri-agroalimentaire, réglementaire et politique se sont succédés pour décortiquer et commenter les trois scénarios en rupture. Tous partent de l’hypothèse du sans pesticides chimiques pour l’Europe en 2050, faisant état de leurs impacts négatifs sur l’environnement et la santé humaine « qui sont avérés », et en toile de fond la difficulté des politiques européennes à progresser vers l’objectif fixé de 50 % de réduction de l’usage des pesticides chimiques d’ici 2030. Chacun d’eux apporte une trajectoire de transition et une illustration concrète en prenant l’exemple de quatre régions européennes, ainsi que l’évaluation quantitative de leurs impacts en Europe. Ces scénarios ont été présentés graduellement par Olivier Mora, chercheur à l’Inrae et coordinateur de la prospective, selon leur niveau de rupture et d’impact positif : sans pesticide (scénario 1), sans pesticide et régime sain (scénario 2), sans pesticide, régime sain et bon pour l’environnement (scénario 3).

    © végétable

    Le scénario 1 « marché global » est une projection d’une amélioration des chaînes alimentaires actuelles, basé en particulier sur les technologies numériques et l’immunité des plantes. Le scénario 2 envisage des chaînes alimentaires européennes basées sur les holobiontes des plantes (c’est-à-dire les associations plantes-micro-organismes), les microbiomes (communautés de différents micro-organismes) du sol et des aliments pour un régime sain. Le scénario 3 est celui des « paysages emboîtés » : des paysages complexes et diversifiés et des chaînes de valeur régionales pour un système alimentaire « une seule santé » (One Health). Ce dernier vise une transformation de nos systèmes de cultures actuels. « Imaginer des scénarios d’agriculture sans pesticide passe nécessairement par une approche systémique. Chaque scénario combine différentes stratégies, complètement intégrées à un système alimentaire », a précisé Olivier Mora. Au-delà des récits, les experts ont cherché à répondre à diverses questions de fond : quelle est la faisabilité et surtout comment basculer dans la transition pour atteindre le sans pesticide à 2050 ? Ces scénarios sont-ils compatibles avec la souveraineté alimentaire de l’Europe ? Comment peuvent-ils contribuer au Pacte vert pour l’Europe, c’est-à-dire atteindre la cible de zéro émission nette de gaz à effet de serre d’ici à 2050 ?

    Avec ces scénarios, la production de calories varie de -5 % à +12 %, selon un équilibre alimentaire très différent (plus de produits végétaux dans les S2 et S3, mais moins de fruits et légumes dans le S3 au profit des céréales, légumineuses et huiles végétales). Sur la balance commerciale, globalement l’impact des S2 et S3 donnent à l’Europe une marge de manœuvre pour assurer sa souveraineté alimentaire et être exportatrice. Les trois scénarios permettent de réduire les émissions de GES de -8 % (S1) à -20 % (S2) jusqu’à -37 % (S3). Ils conduisent aussi à augmenter le stock de carbone dans les sols et la biomasse pour contribuer à la neutralité carbone en 2050 (S2 et S3 surtout).

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    Avec l’étude de cas concrets en Italie, Roumanie, Finlande et France pour établir les trajectoires de transition, il est ressorti que l’ensemble du système alimentaire doit être pris en compte dans cette reconception, en engageant tous les acteurs, du producteur au consommateur, et intégrant les politiques publiques et réglementaires. « Ces scénarios nécessitent tous un changement de paradigme. Ils nécessitent de travailler encore plus en filière, en incluant tous les maillons de notre écosystème, y compris les scientifiques. Dès cette année, nous avons déjà retravaillé nos actions ancrées dans l’agriculture régénératrice, de façon systémique », a exprimé Cécile Doinel, responsable du programme Harmony Europe (1 300 producteurs, 400 000 t de blé collectées). « Les agriculteurs sont généralement méfiants de ce genre d’études, ce n’est pas le cas ici. Les récits prennent bien en compte l’aspect multifactoriel et le temps long des changements. Ils n’écartent pas les nouvelles technologies, vont au bout des accords internationaux. Nous essayons déjà d’entraîner un réseau d’agriculteurs dans notre organisation. Nous avons publié un contrat de solutions, présentant 110 fiches qui chacune met en avant une alternative aux produits chimiques. Voilà du pragmatisme », commente Henri Bies-Pere, de la FNSEA.  Le directeur exécutif du Pesticide action network Europe (réseau européen d’action sur les pesticides, dont le siège est basé en Belgique), Martin Dermine, met toutefois en garde la « dépendance possible des agriculteurs à des sociétés high tech, concentrées, qui gèreraient le monitoring et capteraient les données » dans le cadre du scénario 1, et appelle à prendre en compte le taux d’emploi dans le secteur agricole. Il met également en avant un projet concret dans l’Eure, mené avec la chambre d’agriculture avec un groupe d’agriculteurs arrivés à réduire de moitié l’utilisation des pesticides chimiques. « C’est ce genre d’exemples qu’il faut mettre en avant, montrer que c’est possible ». Henri Bies-Pere appuie : « Je confirme que l’état d’esprit est en train de changer dans les campagnes. Mais le vrai risque est ici : en période inflationniste, alors que les consommateurs risquent de se détourner de ces produits sans pesticide, la question est de savoir qui paye. Tant que nous n’aurons pas résolu ce sujet de l’alignement à une échelle globale et du risque, nous n’y arriverons pas. Comme dans la betterave. Le problème est vraiment global. »

    Un résumé de 14 pages a été diffusé largement lors de ce colloque, intégrant la méthode utilisée et un résumé des travaux et résultats, pour favoriser leur appropriation sur le terrain. Il est à télécharger ici. Le rapport complet de 500 pages est en cours de finalisation.

    * Pesticides de synthèse et autres substances nocives pour l’environnement et la santé comme le cuivre.

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